Parfois, dans la presse, on tombe sur des dépêches en
rapport avec notre travail ce qui m’est arrivé hier avec ceci :
« La fin des distributeurs ? Voici ce qui va
les remplacer. D’ici fin 2025, les DAB traditionnels disparaîtront en France,
laissant place à des automates modernes. »
On le verra mais l’article prend l’euro numérique comme
prétexte à cette évolution et je vais expliquer ce que c’est dans la deuxième
moitié de ce billet.
A noter que la dépêche n’est pas anodine : elle a été
reprise, hier, par MSN et a donc pu être vu par des milliers ou beaucoup plus
de personnes qui consultent les actualités à partir de leurs PC. Dans l’actualité,
on parle beaucoup de Marine Le Pen mais je me demande si la montée des « partis
populistes » n’est pas surtout due aux âneries véhiculées par la presse
pour obtenir des clics !
Disons-le d’emblée : non, les distributeurs de billets
(même traditionnels) ne vont pas disparaitre dans les prochaines années. 43%
des paiements sont encore effectués en liquide (contre un peu plus de 50% par
cartes et mobiles). Il est vrai que ce taux a diminué d’environ 20 points en un
peu moins de dix ans mais le monde change, n’est-ce pas ? Le paiement sans
contact (et par téléphone) est apparu et s’est développé et le Covid est passé
par là, nous empêchant d’échanger nos microbes par billets interposés.
En outre, le pays qui avait le plus promu la disparition des
espèces, la Suède, a fait un majestueux retour en arrière.
Alors, revenons sur l’article que je citais. Phrase par phrase
ou presque…
« La France va bientôt
vivre un sacré bouleversement dans le secteur bancaire, en lien avec l’euro
numérique. » Je vais donc parler de ce matin plus tard dans mon
papier. Toujours est-il que la fin des travaux préparatoires aura lieu en
octobre 2025 (et non pas le lancement, contrairement à ce qu’ont prétendu
certains journaux, forçant Christine Lagarde à faire un démenti). On n’est pas
prêts de voir ça « dans nos poches » et ça ne fera pas un bouleversement
dans les banques avant plusieurs dizaines d’années.
« En effet, d’ici fin 2025,
les distributeurs automatiques de billets (DAB) classiques vont disparaître. »
C’est globalement totalement faux ! Je ne sais pas ce qu’est un DAB classique
mais les fonctions offertes par ces valeureuses machines n’ont pas beaucoup changé
depuis 50 ans même si les progrès technologiques sont là, comme les écrans
tactiles mais aussi des scanners qui permettent de mieux analyser les billets
déposés par les clients dans les machines. Et si « on » dépense des
sous avec ces scanners (et toutes les couches de logiciels qui vont avec, c’est
bien parce qu’on a toujours des gens – essentiellement des commerçants – qui vont
déposer des billets dans nos machines. On est donc loin de l’arrêt !
« Cette transformation
s’inscrit dans un vaste programme de modernisation initié par plusieurs grandes
banques françaises, baptisé « cash services ». » Tout d’abord, il s’agit
de quatre banques françaises qui ont créé une filiale pour la gestion de leurs
machines. Et quand des banques créent une filiale, ce n’est pas pour moderniser
mais pour économiser, je pense. Notamment, l’effet de masse permet de tirer les
prix auprès des fournisseurs qu’ils soient ceux des machines mais aussi, et
surtout, des sociétés qui interviennent sur les automates pour les maintenir en
service, notamment en les approvisionnant en espèces.
« L’idée, c’est de revoir
la façon d’accéder à l’argent liquide tout en tenant compte de la révolution
numérique et de la raréfaction des agences dans certaines zones. »
C’est une belle phrase sans doute pondue par des professionnels de la
communication mais il faudrait la remettre dans l’ordre : c’est la
disparition des distributeurs dans les petites communes qui obligent à revoir la
façon d’accéder aux espèces. Tels que sont écrits ces mots, on a l’impression
que « Cash Services » nous propose des services pour remplacer les
agences supprimées en oubliant de dire que ce sont ses actionnaires qui les font
fermer.
A noter que je manie l’ironie pour contrer ce qui est
visiblement issu d’un communiqué de presse mais que je ne porte aucun jugement
de fond. Par exemple, à l’heure où le nombre de transaction faites par internet
au détriment de celles faites au guichet (la fameuse « transformation
numérique » mise à toutes les sauces), il est logique que le nombre d’agences
baisse poussant ainsi à la suppression de GAB…
Mais continuons. Je sens que je vais finir par être
exhaustif pour toutes les affirmations de l’article.
« Le plan « cash services »
a été pensé pour répondre aux nouvelles attentes des usagers et aux progrès
technologiques. » Je me demande bien quelles sont les nouvelles
attentes des usagers quand ils ont besoin de fraiche et en quoi les progrès
technologiques pourraient changer le fonctionnement visible des machines.
« Les futurs automates ne
se contenteront pas de distribuer des espèces : ils pourront aussi accepter des
dépôts de chèques et d’espèces (ce qui évitera aux clients de se déplacer en
agence). » J’ai commencé à travailler dans le domaine en 1987 et « mes »
machines faisaient déjà des dépôts de chèques et d’espèces. Certes, les technologies
ont changé avec les scanners dont je parlais mais ce qui évitera aux clients de
se déplacer en agence est surtout la disparition des agences…
« En plus, ils permettront
de retirer de l’argent dans de nouveaux points de retrait gratuits, sans frais
en dehors du réseau bancaire habituel. » Actuellement, il est d’usage
de facturer aux clients les retraits qu’ils font dans d’autres banques (souvent
avec trois gratuits, par exemple). Là, les clients des quatre banques feront
des retraits gratuits dans les GAB de la filiale commune à ces quatre banques.
C’est tout. Et n’oublions pas que les retraits étaient totalement gratuits il y
a quelques années.
« Ce dispositif représente
une vraie avancée pour ceux qui souhaitent plus de souplesse dans leurs
opérations bancaires. » Il faut préciser l’avancée pour en
minimiser le périmètre. Les clients d’une des quatre banques dont des agences
vont fermer pourront retirer des sous si un distributeur de la filiale est
présente dans le coin et ils pourront y déposer des espèces (ce qui est tout de
même destiné aux commerçants). A part ça, la souplesse… et la VRAIE avancée… je
cherche.
Allez ! Offrons-nous des paragraphes complémentaires
mais en accéléré. Tout d’abord, ils évoquent le nombre de machines sans
préciser la cible (le nombre à l’issue des transformation) et surtout sans la
comparer à la situation actuelle. Aussi bien (et je n’en sais rien), il sera
divisé par plus de deux.
« L’un des grands objectifs
du programme « cash services » est de combattre la désertification bancaire,
surtout dans les zones rurales. » Il ne s’agit pas combattre la
désertification mais de l’accompagner. « Les
nouveaux automates seront capables de gérer entre 2 500 et 3 000 retraits
mensuels. » Certaines machines font déjà plus de 10 000, voire
de 14 000 retraits par mois. « La
disparition progressive des anciens DAB est donc accompagnée d’une solution
moderne et accessible, adaptée aux réalités démographiques actuelles. »
J’ai l’impression de me répéter mais les anciens GAB ne disparaissent pas (ceux
qui permettent le dépôt, par contre, sont en croissance) et les réalités
démographies n’ont pas grand-chose à voir dans cette histoire : ce sont
les réalités économiques qui obligent les banques à fermer des agences, ce qui
est permis par le progrès technologique (cela étant, je faisais déjà mes
comptes en ligne, en 1984, avec un Minitel).
Heureusement, la phrase suivante est parfaitement exacte et
vient presque démentir tout le reste : « Plusieurs
éléments expliquent ce virage : la montée en puissance du numérique, la
nécessité de moderniser les installations bancaires et la volonté de mutualiser
les services pour diminuer les coûts tout en préservant un niveau de qualité
stable. »
La suite n’est que redite sauf un point : « L’avenir des banques penche nettement vers le numérique,
ce qui devrait favoriser la concurrence entre établissements. »
Je me répète à mon tour : je ne porte aucun jugement de
valeur sauf sur la communication. Je suis moi-même acteur de ce pataquès et je
n’utilise presque plus d’espèces.
Ce qui m’a fait bondir, c’est surtout la phrase de l’introduction
qui évoque l’euro numérique.
Vulgarisons l’euro numérique !
C’est une notion un peu abstraite qui est encore un peu difficile
à se mettre dans le crâne. Restons calme !
Actuellement, il y a deux types de monnaie (hors crypo, bien
sûr) : les monnaies des banques centrales et celles des banques
commerciales. Pour vous et moi, les premières sont les pièces et les billets et
les secondes sont sur vos comptes bancaires, gérées par des moyens de paiement
(cartes, virements.
L’euro numérique sera une monnaie de banque centrale, donc
gérée par la Banque Centrale Européenne (et ses partenaires). Elle sera stockée
dans des « wallets » ou « portefeuilles » ou « porte-monnaie »
électroniques. Elle sera utilisable soit pour des paiements par internet soit
pour des paiement de proximité.
Les paiements et autres opérations ne seront pas gérées par
les banques et les opérations ne seront pas traçables, elles seront anonymes.
Nos banques interviendront uniquement quand nous voudrons
charger nos wallets avec des euros ou, au contraire, quand nous voudrons les
décharger. Respectivement comme des dépôts et des retraits.
Fonctionnellement, pour les usagers, les opérations seront
comme celles avec des espèces mais, dans la pratique, on ne verra pas de
différence par rapport à nos paiements par carte ou par internet. Sauf que les
opérations ne passeront pas les comptes bancaires. Vous pourrez dépenser du
pognon au bistro sans que le banquier ouvre de grands yeux quand vous
demanderez un crédit !
Certains ne croient pas la transparence dont je parlais (traçabilité,
anonymat). Ils ont tort. Cela étant, n’ayant pas d’argument précis à exposer,
je vais laisser la BDC défendre son bifteck !
A quoi ça sert ?
Revenons à la création de l’euro, aux années qui ont suivi,
à la mise en place du SEPA (le paiement entre pays européen). La BCE nous a fourni
des pièces et des billets et les cartes bancaires (utilisables aussi par
Internet) ont permis de payer d’un pays à l’autre. Ainsi, les premiers temps
ont été consacré au développement d’autres moyens de paiement, jusqu’alors
utilisables uniquement dans les pays (on pense évidemment aux chèques mais ce n’est
qu’anecdotique). Les banques ont donc développer le système de prélèvement et
de virement (on connaissait déjà mais le faire entre pays différents n’a pas
été simple).
D’autres évolutions ont été faites, notamment, il y a quelques
années le paiement instantané (que l’on confond parfois avec le virement
instantané). Plus récemment, on a vu Wero qui remplace, en France, Paylib (tout
en permettant d’autre fonctionnalités comme le paiement de proximité ou par
internet mais reste encore confidentiel pour ces fonctions).
Mais les cartes bancaires n’ont pas changé ! Et pour
payer d’un pays à l’autre, il faut passer par Visa et Mastercard, à savoir des
sociétés privées américaines. Les banques ont toujours échoué à trouver entre
elles de nouveaux systèmes et la BCE (et autres instances) n’ont pas pu les
obliger à le faire dans la mesure où elles offraient déjà le service. Tout cela
aurait pu se faire via « EPI (European Payment Initiative) » mais j’en entends
parler depuis tellement de temps que je ne sais pas où ils en sont…
En outre, en France, on a le système « CB » qui
permet à nos banques de s’affranchir de Visa et Mastercard mais l’équivalent n’est
pas disponible dans tous les pays ce qui fait que Visa et Mastercard couvrent
70% des paiements par carte en Europe
Il reste notre euro électronique, on a un moyen électronique
de faire des paiements « transfrontaliers » sans passer par Visa et
Mastercard (ni les banques d’ailleurs, ce qui fait que je ne suis pas persuadé
qu’elles encouragent le système, quoi qu’en dise la dépêche dont je parlais au
début) voire au sein des pays sans acteur national comme nous.
L’euro numérique est donc un moyen de conserver notre « souveraineté
financière » d’une part et notre indépendance par rapport aux banques
commerciales, d’autre part, pour accompagner cette baisse annoncée des espèces…
Les banques commerciales en question (même si les françaises
sont bien plus ouvertes que les autres) n’avaient qu’à jouer le jeu, bordel !
Et la phrase que je critiquais en début de billet (« La France va bientôt vivre un sacré bouleversement dans
le secteur bancaire, en lien avec l’euro numérique. ») prend alors
tout son sens.
Ca méritait bien quelques explications, non ?
Vous étiez perturbés par l'inéligibilité de Marine Le Pen. C'est peut-être aussi bien, non ? Il ne suffit pas de pester sur les ondes pour donner une orientation à la France...